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La culpabilité

  • 15 avr. 2022
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours



La culpabilité : pourquoi nous sentons-nous parfois coupables sans avoir rien fait ?


Personne seule dans l’ombre, illustration d’un sentiment de culpabilité envahissan
Personne seule dans l’ombre, illustration d’un sentiment de culpabilité envahissan

La culpabilité est une expérience singulière. Parfois, elle est parfaitement compréhensible : nous avons blessé quelqu’un, transgressé une valeur importante pour nous ou agi d’une manière que nous regrettons.

Mais il existe une autre culpabilité, plus difficile à saisir.


On peut se sentir coupable de décevoir, de dire non, de penser à soi, de réussir davantage qu’un proche, de quitter quelqu’un que l’on n’aime plus, de ne pas être suffisamment disponible pour ses enfants ou ses parents.


Certaines personnes se sentent même coupables lorsqu’elles sont heureuses.

Elles savent pourtant, rationnellement, qu’elles n’ont commis aucune faute.


Alors, d’où vient cette culpabilité qui semble parfois précéder la faute elle-même ?


À quoi sert la culpabilité ?

La culpabilité n’est pas en elle-même pathologique.


Elle témoigne de notre capacité à prendre l’autre en considération. Lorsque nous reconnaissons avoir fait souffrir quelqu’un, elle peut nous conduire à réfléchir à nos actes, à présenter des excuses ou à tenter de réparer ce qui peut l’être.


En ce sens, elle participe à notre vie morale et relationnelle.


Mais il faut distinguer :

« J’ai fait quelque chose que je regrette »

de :

« Je suis quelqu’un de mauvais. »


Dans le premier cas, la culpabilité porte sur un acte.

Dans le second, elle finit par atteindre la personne elle-même.

Et c’est souvent là que la souffrance commence.



Ça, Moi, Surmoi : une lecture psychanalytique de la culpabilité


La psychanalyse permet d’aborder autrement cette expérience.

Freud distingue trois instances psychiques : le Ça, le Moi et le Surmoi.

Le Ça est le lieu des pulsions et des désirs. Il ne se préoccupe guère de savoir si ce que nous désirons est raisonnable, moral ou acceptable.

Le Moi doit composer avec la réalité. Il tente de concilier nos désirs, les contraintes du monde extérieur et les exigences que nous nous imposons.

Le Surmoi, enfin, se constitue progressivement à partir des interdits, des exigences et des valeurs que nous avons intériorisés.

On pourrait dire, très schématiquement, qu’une partie de nous désire, qu’une autre négocie avec la réalité et qu’une troisième juge.

Or ce juge intérieur peut être plus ou moins sévère.


Chez certaines personnes, il devient particulièrement exigeant :

Tu aurais dû faire davantage.

Tu aurais dû comprendre.

Tu n’aurais pas dû penser cela.

Tu aurais dû être plus présente.

Tu ne devrais pas avoir envie de partir.

La faute n’a même plus besoin d’exister réellement.

Le désir lui-même peut devenir coupable.


Peut-on être coupable de ce que l’on désire ?

C’est précisément l’un des apports intéressants de la psychanalyse.

Nous ne culpabilisons pas uniquement de ce que nous faisons.

Nous pouvons également culpabiliser de ce que nous avons pensé, désiré ou fantasmé.

Une mère épuisée peut penser :

« J’aimerais que mes enfants me laissent enfin tranquille. »

Puis immédiatement :

« Comment puis-je penser une chose pareille ? Quelle mère suis-je ? »

Une personne qui accompagne depuis longtemps un parent malade peut éprouver le désir de retrouver sa liberté, puis se sentir coupable d’avoir seulement formulé cette pensée.

Un homme ou une femme peut ne plus aimer son conjoint et éprouver une culpabilité considérable à l’idée de partir.


Pourtant, penser n’est pas agir. Désirer n’est pas commettre.

Notre vie psychique contient des mouvements contradictoires. Nous pouvons aimer quelqu’un et éprouver de la colère contre lui ; vouloir être présent pour nos enfants et souhaiter parfois qu’ils nous laissent seuls ; aimer nos parents et ressentir simultanément le poids de leurs attentes.


Reconnaître cette ambivalence ne fait pas de nous de mauvaises personnes.

Cela fait de nous des êtres humains.


Quand le Surmoi devient trop sévère

Le Surmoi ne se contente pas toujours de nous rappeler certaines limites.

Il peut devenir un véritable tribunal intérieur.

La personne s’observe, se juge, se reproche continuellement de ne pas être suffisamment bonne, généreuse, disponible, aimante ou courageuse.

Elle se demande :

« Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? »

beaucoup plus souvent que :

« Qu’est-ce que je voulais réellement ? »

Elle peut alors consacrer une grande partie de son énergie à satisfaire les attentes des autres.

Dire non devient difficile.

Décevoir paraît insupportable.

Prendre du temps pour soi semble égoïste.

Et lorsqu’elle finit malgré tout par choisir pour elle-même, la culpabilité apparaît.


« Si je dis non, l’autre va-t-il encore m’aimer ? »

La culpabilité possède également une dimension relationnelle.

L’enfant dépend profondément des personnes qui prennent soin de lui. Il découvre progressivement qu’il possède ses propres désirs, qui ne correspondent pas toujours à ceux de ses parents.

Grandir suppose précisément de pouvoir devenir différent.

Mais cette différenciation n’est pas toujours psychiquement simple.

Dire non, s’opposer, choisir autrement ou déplaire peuvent être associés à une crainte plus profonde :

si je ne suis pas celui ou celle que l’autre attend, continuera-t-il à m’aimer ?

À l’âge adulte, cette question peut subsister sous des formes beaucoup plus discrètes.

Certaines personnes acceptent beaucoup avant d’oser poser une limite.

Elles se sentent responsables de la tristesse des autres.

Elles redoutent de décevoir.

Elles peuvent rester dans certaines situations non parce qu’elles les désirent encore, mais parce que partir leur donnerait le sentiment d’être coupables de la souffrance de l’autre.


Être responsable n’est pas être coupable de tout

Cette distinction me paraît essentielle.

Nous sommes responsables de nos paroles, de nos actes et des choix que nous faisons.

Mais nous ne sommes pas responsables de tout ce que l’autre ressent.

Dire non peut décevoir quelqu’un sans constituer une faute.

Quitter une relation peut provoquer de la souffrance sans faire nécessairement de celui qui part un coupable.

Choisir pour soi peut contrarier les attentes familiales sans signifier que l’on rejette sa famille.

La culpabilité devient particulièrement envahissante lorsque la personne se croit responsable non seulement de ce qu’elle fait, mais également du bonheur de ceux qui l’entourent.

Elle tente alors parfois l’impossible : ne jamais faire souffrir personne.


Pourquoi certaines personnes se sacrifient-elles toujours ?

Le sacrifice peut évidemment être un choix libre et généreux.

Mais lorsqu’il devient systématique, une question mérite d’être posée :

qu’est-ce qui m’autorise si difficilement à penser à moi ?

Certaines personnes savent admirablement prendre soin des autres mais éprouvent un profond malaise lorsqu’elles doivent recevoir.

Elles donnent, accompagnent, arrangent, pardonnent, comprennent.

Puis elles s’épuisent.

Et lorsqu’elles envisagent enfin de poser une limite, une petite voix intérieure apparaît :

« Tu es égoïste. »

La culpabilité maintient alors une organisation relationnelle dans laquelle les besoins des autres sont constamment considérés comme plus légitimes que les siens.


La culpabilité peut-elle être inconsciente ?

C'est une idée importante dans la pensée psychanalytique.

Nous ne savons pas toujours consciemment que nous nous sentons coupables.

La culpabilité peut parfois apparaître indirectement dans notre manière de vivre.

Une personne peut, par exemple, avoir beaucoup de difficulté à accepter une réussite, saboter certaines possibilités lorsqu’elles deviennent accessibles ou choisir régulièrement des situations dans lesquelles elle se retrouve à nouveau en position de réparer, d’aider ou de se sacrifier.

Il serait excessif d’expliquer tous ces comportements par la culpabilité.

Mais lorsqu’une même logique semble se répéter, il peut être intéressant de se demander :

« Qu’est-ce qui deviendrait difficile pour moi si je m’autorisais réellement à être heureux ? »

Cette question ouvre parfois des perspectives inattendues.


En thérapie : interroger la culpabilité plutôt que la faire taire

Le travail thérapeutique ne consiste pas à supprimer toute culpabilité.

Ce serait d’ailleurs peu souhaitable.

Il s’agit plutôt d’apprendre à l’interroger.

Ai-je réellement commis une faute ?

Suis-je responsable de ce qui s’est passé ou est-ce que je me rends responsable de tout ?

À qui appartient cette exigence que je m’impose ?

Que se passerait-il si je disais non ?

Qu’est-ce que je crains de perdre en décevant l’autre ?

Pourquoi ai-je tant de mal à m’accorder ce que j’accepte volontiers pour les autres ?

Peu à peu, il devient possible de distinguer une culpabilité qui nous renseigne sur nos actes d’une culpabilité qui nous enferme dans une condamnation permanente de nous-mêmes.


Se donner le droit de désirer

La culpabilité raconte parfois moins ce que nous avons fait que ce que nous ne nous autorisons pas à désirer.

C’est peut-être là que le travail devient particulièrement intéressant.

Il ne s’agit pas de vivre sans limites, sans responsabilité ou sans considération pour l’autre.

Il s’agit de pouvoir reconnaître ses désirs sans immédiatement se condamner de les éprouver.

Entre satisfaire toutes ses envies et renoncer continuellement à soi existe un espace beaucoup plus vaste.

Celui dans lequel il devient possible de penser :

« Je peux tenir compte de l’autre sans disparaître moi-même. »

Et parfois, comprendre sa culpabilité commence simplement par cette question :

De quoi suis-je réellement coupable ?

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